Photographie de rue – regards, formes et lumières

Je photographie ce qui attire mon regard dans l’espace public : une présence, une silhouette, une lumière, une forme, une situation parfois furtive.

Je photographie peu les gens. Je suis une photographe plutôt discrète, souvent touchée par les personnes que je croise, particulièrement lorsque leur situation me met face à quelque chose que je ne sais pas toujours comment aborder.

Alors je regarde. J’attends. Parfois je photographie.

Mes images naissent souvent de cette distance : entre l’envie d’aller vers l’autre et la retenue qui m’en empêche.

Avant les personnes, il y avait les lieux

Lorsque j’ai commencé à photographier davantage en extérieur, je me suis d’abord tournée vers les lieux où je pouvais être seule.

La forêt a été un espace d’apprentissage.

Elle me permettait de regarder, de chercher une lumière, une forme, une matière ou une composition sans avoir à affronter le regard de quelqu’un.

Peu à peu, mon appareil m’a accompagnée ailleurs : dans les rues, les villes, les marchés, les lieux de passage et les voyages.

Les personnes sont alors entrées dans mes photographies presque malgré moi.

Apprendre à regarder avant de photographier

Je ne cherche pas systématiquement une image. Je peux marcher longtemps sans déclencher.

Une lumière sur un mur, une silhouette dans une architecture, un contraste, une attitude ou une coïncidence peuvent soudain retenir mon attention.

La photographie de rue est pour moi autant une affaire de patience que de présence.

Les personnes que l’on ne regarde plus

Certaines de mes photographies sont nées de rencontres avec des personnes que l’on croise sans vraiment les voir.

Personnes seules, personnes qui attendent, personnes qui vivent dans la précarité ou qui occupent simplement un espace que nous traversons trop rapidement.

Je suis souvent touchée par ces situations. Et paradoxalement, cette émotion me rend parfois incapable de savoir quoi dire ou quoi faire.

Je ne veux pas transformer une personne en sujet. Je préfère parfois rester à distance, regarder, et laisser l’image témoigner de cette rencontre fugitive.

Photographier sans tout savoir

Je ne connais généralement pas l’histoire des personnes que je photographie.

Je ne veux donc pas leur inventer une histoire.

Une photographie peut montrer une présence, un regard, une situation ou une relation à un lieu sans prétendre expliquer la vie de celui ou celle qui se trouve devant l’objectif.

Regards, formes et lumières

Les personnes ne sont pas toujours le sujet principal de mes photographies.

Je suis également attirée par la manière dont les corps apparaissent dans l’espace : une silhouette minuscule dans une architecture, une personne découpée par une lumière forte, une ombre, un mouvement ou une couleur.

La lumière et la composition peuvent être ce qui me fait déclencher avant même de savoir qui est la personne.

La lumière

J’aime les lumières franches, les contrastes importants, les zones d’ombre et les situations où quelques détails seulement restent visibles.

Les formes

Architecture, fenêtres, portes, murs, panneaux, véhicules, arbres ou objets deviennent parfois les éléments qui construisent l’image autour d’une présence humaine.

Les coïncidences

Une personne qui passe au bon endroit, deux éléments qui se répondent, un geste inattendu ou une situation qui semble presque mise en scène.

Ce sont souvent ces instants très courts qui m’intéressent.

Photographier ce qui me met parfois mal à l’aise

Photographier des inconnus n’est pas naturel pour moi.

Je suis plutôt timide et je peux ressentir une véritable hésitation avant de lever l’appareil. Lorsque je rencontre une personne en difficulté, cette hésitation est encore plus forte.

Que peut-on dire ?
Est-ce que photographier est juste ?
Est-ce que je dois aller vers elle ?
Est-ce que je dérange ?

Je n’ai pas toujours de réponse.

Cette incertitude fait aussi partie de ma manière de photographier.

Je ne cherche pas à résoudre ce que je photographie. Je cherche d’abord à regarder avec attention.

Photographier dans l’espace public : regarder avec respect

La photographie de rue se situe parfois dans une zone où le regard du photographe rencontre celui de la personne photographiée. En Suisse, le fait qu’une personne se trouve dans l’espace public ne signifie pas pour autant que son image peut être librement publiée : le droit à l’image et les droits de la personnalité doivent être pris en compte.

Je garde cette question à l’esprit lorsque je photographie. Je fais particulièrement attention lorsque la personne devient clairement le sujet de l’image, lorsqu’elle se trouve dans une situation de vulnérabilité ou lorsque la photographie pourrait lui porter préjudice.

Je ne cherche pas à voler une image ni à exploiter une situation difficile. Si une personne s’oppose à la prise de vue ou à la publication, je respecte son choix. Et lorsque le contexte le nécessite, je préfère demander son accord ou renoncer à l’image.

Pour moi, photographier dans la rue implique autant une responsabilité qu’une liberté : celle de regarder, mais aussi de savoir quand ne pas déclencher.

Regarder sans détourner le regard

Les personnes en situation de précarité sont particulièrement présentes dans certaines de mes photographies. Elles sont aussi celles qui me mettent le plus mal à l’aise face à mon appareil.

Je ne veux pas que leur vulnérabilité devienne un spectacle. Mais je ne veux pas non plus détourner le regard de ce qui existe réellement autour de nous parce que cela serait difficile à regarder.

La photographie peut aussi avoir cette fonction : montrer une réalité, même lorsqu’elle dérange, sans chercher à l’embellir ni à la dramatiser.

Cette tension entre le désir de témoigner et la peur de franchir une limite fait partie de ma manière de travailler. Je photographie lorsque je sens que l’image peut avoir sa place, et j’accepte aussi de ne pas déclencher lorsque ce n’est pas le cas.

Des photographies réalisées au fil des voyages

Une partie de ces photographies est née lors de voyages : dans les rues de Ljubljana, en Turquie, en Albanie, en Roumanie ou ailleurs.

Le voyage déplace le regard. Les habitudes changent, les signes deviennent différents, les architectures, les vêtements et les manières d’occuper l’espace racontent autre chose.

Je photographie alors ce qui me surprend, m’interpelle ou me met momentanément face à une réalité que je ne connais pas.

Turquie

À l'écart du passage

À l’écart du passage
Edirne, Turquie

Albanie

La prière

La prière

Tirana, Albanie

Slovénie

L'attente

L’attente

Ljoublijana, Slovénie

Roumanie

Le passage

Le passage

Quelque part, Roumanie

Une photographie entre observation et rencontre

Ma photographie de rue se situe entre observation et rencontre.

Je ne cherche pas à être invisible, ni à provoquer une situation. Je regarde ce qui se présente à moi et j’attends parfois que plusieurs éléments entrent en relation dans le cadre.

Une personne, une lumière, une architecture, un geste.

Une photographie peut naître de presque rien : quelques secondes durant lesquelles ces éléments se rencontrent.

Mon travail photographique personnel

La photographie de rue fait partie de mon travail photographique personnel, aux côtés des autoportraits, des photographies de voyage et d’autres recherches autour du corps, du regard et de la présence.

Ces images ne répondent pas à une commande. Elles sont le résultat d’un regard qui se construit au fil du temps.

Une image peut commencer par un simple regard

Je ne sais pas toujours pourquoi une scène me touche.

Je sais simplement que certaines images me demandent de m’arrêter.

Regarder est parfois la première façon d’entrer en relation.